Râlerie du matin Témoignage

Les personnes atypiques sont-elles de gauche ?

Lecture audio Écouter l’article Une lecture audio confortable, pour écouter l’article autrement.
≈ 23 min Voix IA
0:00

Ou comment des cheveux roses deviennent, en trois secondes, une orientation sexuelle, une opinion politique et apparemment un problème de société

Cette question ne m’est pas venue en lisant une étude de sociologie politique. Elle m’est venue entre deux rayons de supermarché.

Une jeune caissière avait les cheveux roses et quelques piercings. Rien de particulièrement spectaculaire en 2026, sauf visiblement pour une personne qui se trouvait non loin de moi et qui a cru bon de commenter assez fort pour être entendue :

« Une LGBTQ++AY gauchiste. »

OH ! Attends ! Reprenons depuis le début.

(Tête de con.)

Parce qu’il faut quand même admirer la rapidité du diagnostic. En quelques secondes, une couleur de cheveux et quelques piercings ont permis de déterminer l’orientation sexuelle d’une inconnue, éventuellement son identité de genre, son appartenance à ce grand machin mystérieux que certains semblent imaginer derrière les lettres LGBTQIA+, puis son positionnement politique.

La jeune femme, elle, continuait simplement à faire son travail.

Et c’est précisément à ce moment-là que je me suis demandé pourquoi ce raccourci fonctionnait aussi facilement dans certaines têtes. Pourquoi une apparence considérée comme atypique conduit-elle si rapidement à « LGBT », puis à « gauchiste » ? Pourquoi retrouve-t-on également très souvent dans ce même paquet l’autisme, le TDAH, le féminisme, le véganisme, le mot « woke », trois tote bags et probablement un abonnement à une AMAP ?

Surtout, y a-t-il derrière la caricature quelque chose de mesurable, ou sommes-nous simplement devant une magnifique démonstration de notre besoin humain de ranger les autres dans des cases avant même de leur avoir adressé la parole ?

Commençons par la seule chose que nous savions réellement sur cette caissière

Elle avait les cheveux roses et des piercings.

Voilà.

Cela ne permet pas de savoir si elle est lesbienne, bisexuelle, hétérosexuelle, transgenre, cisgenre ou si elle a simplement passé vingt minutes devant un nuancier chez le coiffeur en se disant que le rose lui allait bien.

Cela ne permet pas davantage de savoir si elle vote pour La France insoumise, Les Écologistes, le Parti socialiste, Renaissance, Les Républicains, le Rassemblement national, un autre parti, personne, ou si elle oublie systématiquement les jours d’élection parce que la politique l’ennuie profondément.

Et, puisque nous parlons ici régulièrement de neurodivergence, ses cheveux ne permettent évidemment pas non plus de savoir si elle est autiste, TDAH, dyslexique ou neurotypique.

Il faut vraiment insister sur ce point, parce que nous commettons parfois nous-mêmes le raccourci inverse. Une personne qui adopte un style vestimentaire inhabituel, qui se teint les cheveux, se tatoue, se perce ou refuse certaines conventions esthétiques n’est pas pour autant neurodivergente. L’anticonformisme esthétique n’est pas un trouble du neurodéveloppement et l’originalité n’est pas un diagnostic. Rappelez-vous les Skin Head des années 80 😅

Même si nous pouvons donc déjà enlever la moitié des étiquettes collées sur cette jeune femme, cela ne répond pas encore à la question intéressante. Pourquoi l’association paraît-elle suffisamment évidente pour que quelqu’un puisse prononcer « LGBTQ++AY gauchiste » comme s’il venait simplement de constater qu’elle portait un pull noir ?

Parce qu’il existe bien, en France, des associations statistiques entre orientation sexuelle et politique

Voilà l’endroit où les choses deviennent plus intéressantes que le simple "cette personne est idiote".

L’idée selon laquelle les personnes homosexuelles ou bisexuelles seraient davantage présentes à gauche ne sort pas complètement d’un chapeau. Des différences existent effectivement dans les données françaises.

Une très grande enquête IFOP menée en avril 2025 auprès de plus de 9 000 électeurs inscrits permet par exemple de regarder la proportion de personnes se déclarant gays, lesbiennes ou bisexuelles dans les différents électorats potentiels de la présidentielle. Elles représentaient 21 % de l’électorat potentiel de Nathalie Arthaud, 14 % de celui de Jean-Luc Mélenchon, 10 % de celui de François Ruffin, 11 % de celui de Raphaël Glucksmann et 19 % de celui de Marine Tondelier. Elles étaient donc effectivement davantage représentées dans plusieurs électorats situés à gauche. Ifop Group

Mais regardons maintenant la suite du tableau, parce qu’elle est nettement moins pratique pour fabriquer une caricature.

Dans la même enquête, les personnes gays, lesbiennes ou bisexuelles représentaient également 7 % de l’électorat potentiel d’Édouard Philippe, 5 % de celui de Bruno Retailleau, 4 % de celui de Nicolas Dupont-Aignan, 6 % de celui de Jordan Bardella et 3 % de celui d’Éric Zemmour. Ifop Group

On peut donc constater une surreprésentation dans certains électorats de gauche sans transformer cette tendance en règle individuelle.

Une statistique peut nous dire qu’une caractéristique est davantage représentée dans un groupe. Elle ne nous permet pas de regarder une personne possédant cette caractéristique et d’en déduire son vote.

Sinon, puisqu’un électorat contient davantage de retraités qu’un autre, nous pourrions également arrêter les gens de 72 ans dans la rue et leur annoncer leur bulletin de vote avant même qu’ils n’aient choisi leur candidat.

Ce serait un sondage formidablement rapide, mais assez mauvais.

Même l’homosexualité ne détermine pas mécaniquement le vote

Ce point a d’ailleurs été étudié directement en France.

Le sociologue Mickaël Durand a travaillé sur le rapport entre homosexualité et politique à partir d’entretiens avec 90 personnes s’identifiant comme gays ou lesbiennes. Sa conclusion est beaucoup plus subtile que « les homosexuels votent à gauche ». L’influence de l’homosexualité sur le rapport à la politique dépend notamment du niveau de politisation de la personne, de son système de valeurs et de son environnement social. Autrement dit, l’orientation sexuelle ne produit pas mécaniquement une orientation politique. Signal

Cela paraît évident lorsqu’on prend quelques secondes pour y réfléchir.
Une personne homosexuelle possède également un milieu social, une histoire familiale, un métier, un niveau de revenus, des préoccupations économiques, une religion ou une absence de religion, un lieu de vie, un rapport à l’immigration, à la sécurité, aux services publics, à l’environnement et à cinquante autres sujets qui peuvent influencer son vote.

Elle peut considérer ses droits LGBT comme un élément central de son choix politique ou considérer au contraire que d’autres sujets passent avant.

Des personnes homosexuelles votent donc au Rassemblement national. Ce phénomène existe suffisamment pour avoir fait l’objet de travaux sociologiques et d’analyses spécifiques en France. Mickaël Durand explique notamment que, pour certains électeurs homosexuels du RN, l’orientation sexuelle n’est tout simplement pas l’identité qu’ils politisent en priorité. Le Monde.fr

Il n’existe donc pas de « vote LGBT » uniforme, exactement comme il n’existe pas de vote unique des femmes, des jeunes, des ruraux ou des personnes handicapées.

Il existe des tendances.

Les tendances ne sont pas des destins individuels.

Et surtout, elles ne poussent toujours pas sur les cheveux.

Alors pourquoi la gauche apparaît-elle malgré tout davantage associée aux personnes LGBT ?

Parce que l’histoire politique française compte aussi.

Les droits des personnes homosexuelles, puis LGBT au sens plus large, ont constitué pendant plusieurs décennies des sujets de clivage politique. Les débats sur le PACS, le mariage entre personnes de même sexe, l’adoption, la PMA ou plus récemment les questions concernant les personnes trans n’ont pas traversé la gauche et la droite françaises de manière parfaitement symétrique.

Il n’est donc pas surprenant que certaines personnes directement concernées prennent ces sujets en compte dans leur vote et qu’une partie d’entre elles se soit davantage rapprochée des formations qui ont historiquement porté ou soutenu certaines de ces évolutions.

Mais même là, il faut se méfier du raccourci. Une personne peut être favorable au mariage pour tous et voter à droite pour des raisons économiques. Une autre peut être homosexuelle et considérer que l’immigration constitue son sujet prioritaire. Une autre encore peut voter à gauche tout en ayant des opinions beaucoup plus conservatrices sur certains sujets de société.

La politique réelle a cette propriété extrêmement agaçante pour les amateurs de petites cases : les gens ne sont pas cohérents selon le modèle que nous avons décidé à leur place.

L’étude de Durand montre précisément que la politisation de l’homosexualité dépend du parcours individuel et du milieu social. Deux personnes partageant exactement la même orientation sexuelle peuvent donc donner à cette caractéristique un poids politique totalement différent. Signal

C’est beaucoup moins pratique que « homosexuel = gauche », mais beaucoup plus proche de la réalité.

Et maintenant, ajoutons la neurodivergence au bordel

Parce que mon interrogation de départ ne concernait pas uniquement les personnes LGBT. Ce qui m’intéressait était justement cette grande catégorie mentale de « l’atypique » que certaines personnes semblent avoir fabriquée.

Vous savez, le personnage.

Il ou elle a les cheveux colorés, quelques piercings, est probablement queer, utilise peut-être des pronoms qui vont faire s’évanouir quelqu’un sur Facebook, parle de neurodiversité, est certainement autiste ou TDAH, vote à gauche, manifeste le samedi, mange du tofu et possède vraisemblablement un chat portant un prénom japonais.

Le problème est qu’à ce stade nous ne décrivons plus des personnes.

Nous décrivons un personnage culturel.

Et ce personnage est devenu tellement présent dans certains discours qu’il suffit parfois de reconnaître deux éléments du costume pour que tout le reste soit automatiquement ajouté.

C’est précisément là que la question « les personnes atypiques sont-elles de gauche ? » devient intéressante.

Parce que concernant la neurodivergence elle-même, nous n’avons pas en France de grandes données électorales permettant d’affirmer sérieusement que les personnes autistes, TDAH ou neurodivergentes votent majoritairement à gauche.

Les grandes enquêtes électorales françaises que j’ai consultées détaillent abondamment le vote selon l’âge, le sexe, le diplôme, la profession, le revenu, le territoire et différentes appartenances sociales, mais elles ne nous donnent pas un joli graphique « TDAH : Mélenchon 32 %, Bardella 18 %, Philippe 14 % ». L’enquête Ipsos sur les européennes de 2024, par exemple, analyse de nombreuses catégories sociodémographiques mais pas les diagnostics neurodéveloppementaux. Ipsos

Nous pouvons donc arrêter tout de suite avec l’idée que « les neurodivergents votent à gauche » serait un fait scientifique français établi.

Ce n’est pas le cas.

Ce qui ne signifie évidemment pas qu’aucune tendance n’existe. Cela signifie simplement que nous n’avons pas actuellement les données françaises permettant de transformer cette impression en affirmation sérieuse.

Et je préfère largement écrire « nous ne savons pas » plutôt que de fabriquer une statistique parce qu’elle correspond bien au décor.

Peut-être confondons-nous surtout visibilité et fréquence

Il existe une autre possibilité que je trouve beaucoup plus intéressante.

Les personnes neurodivergentes que nous voyons le plus sur les réseaux sociaux ne constituent peut-être pas un échantillon représentatif de toutes les personnes neurodivergentes.

Cela semble évident, mais on l’oublie facilement.

Une personne autiste de 58 ans vivant dans une petite commune, ne parlant jamais publiquement de son diagnostic et votant à droite est presque invisible dans le débat sur la neurodiversité.

Une créatrice de contenu autiste de 24 ans, militante LGBT, cheveux violets, publiant quotidiennement sur TikTok l’est beaucoup moins.

Lorsque nous regardons Internet, nous ne voyons donc pas nécessairement la population réelle. Nous voyons la partie de cette population qui parle publiquement, qui choisit certains espaces et qui est suffisamment visible pour être partagée par les algorithmes.

Et notre cerveau adore ensuite transformer ce qu’il voit souvent en ce qu’il croit fréquent.

C’est exactement le mécanisme qui peut faire croire que toutes les personnes TDAH ont vingt-cinq plantes, que toutes les personnes autistes adorent les grenouilles ou que toute personne neurodivergente possède nécessairement une mèche bleue et une opinion extrêmement précise sur le capitalisme.

À ce rythme, je pourrais choisir dix comptes Instagram et établir la sociologie complète de cinquante millions de personnes avant le dîner.

Il existe aussi une raison beaucoup plus simple pour laquelle certaines minorités peuvent sembler plus politisées

Lorsque la politique parle directement de vous, vous avez davantage de raisons de vous intéresser à ce qu’elle raconte.

Ce n’est pas une propriété neurologique, c’est une conséquence assez prévisible de l’expérience.

Une personne qui dépend d’aménagements liés au handicap peut être particulièrement attentive aux politiques concernant l’accessibilité, l’école inclusive ou l’emploi. Une personne homosexuelle peut accorder davantage d’importance aux droits familiaux ou à la lutte contre les discriminations. Une personne trans peut regarder avec une attention particulière les propositions concernant son état civil ou son accès aux soins.

Cela ne lui indique pas automatiquement pour qui voter, mais certains sujets deviennent beaucoup moins abstraits lorsqu’ils peuvent modifier directement votre vie.

En France, les mobilisations LGBT pendant la séquence électorale de 2024 ont par exemple été particulièrement visibles, avec de nombreuses personnes expliquant publiquement que les droits LGBT pesaient dans leur décision politique. Cela ne signifie pas que toutes les personnes LGBT partageaient le même vote, puisque nous savons précisément que ce n’était pas le cas. Le Monde.fr

C’est là encore la différence entre une mobilisation visible et une population homogène.

Il faudrait également arrêter d’imaginer qu’avoir subi une discrimination rend automatiquement progressiste

C’est une idée assez séduisante.

Une personne qui a été exclue comprendrait naturellement toutes les exclusions. Quelqu’un qui a été discriminé deviendrait spontanément plus tolérant envers toutes les autres minorités. Une personne neurodivergente, parce qu’elle sait ce que signifie être différente, serait forcément favorable à toutes les causes minoritaires et se retrouverait donc mécaniquement à gauche.

Ce serait joli mais ce n’est malheureusement pas ainsi que fonctionnent les humains.

Une personne autiste peut être homophobe. Une personne homosexuelle peut être validiste. Une personne TDAH peut être raciste. Une personne handicapée peut avoir des opinions très conservatrices. Une personne ayant elle-même subi une discrimination peut parfaitement en reproduire une autre.

Nous ne recevons pas un pack complet de valeurs morales en même temps qu’un diagnostic.

Et, quelque part, c’est peut-être aussi cela qu’il faut défendre lorsque nous parlons de neurodivergence. Nous passons notre temps à expliquer que les personnes autistes ne sont pas toutes les mêmes, que les personnes TDAH ne sont pas interchangeables et que les profils individuels sont extrêmement variés.

Puis nous serions capables de conclure qu’elles votent toutes pareil ?

Ce serait légèrement contradictoire.

Revenons donc à notre « LGBTQ++AY gauchiste »

Parce que cette petite phrase est finalement une merveille de raccourci.

Première étape : la jeune femme possède une apparence inhabituelle, donc elle est forcément LGBT.

Deuxième étape : puisqu’elle est supposément LGBT, elle est forcément de gauche.

Troisième étape, que la personne n’a même plus besoin de prononcer : tout cela forme un ensemble suffisamment ridicule à ses yeux pour qu’elle puisse se moquer publiquement d’une inconnue.

Et remarquez bien ce qui s’est passé, nous ne savons toujours rien de la caissière.

En revanche, nous avons appris énormément de choses sur la manière dont l’autre personne construit les individus qu’elle regarde. Elle n’a pas vu une jeune femme aux cheveux roses. Elle a reconnu un personnage préfabriqué et lui a attribué immédiatement tout le scénario qui allait avec.

C’est précisément comme cela que fonctionnent les stéréotypes. Ils ne sont d’ailleurs pas toujours entièrement inventés. C’est ce qui les rend efficaces. Ils peuvent partir d’une corrélation réelle, d’un groupe effectivement plus visible quelque part ou d’une tendance statistique existante.

Puis on supprime les nuances, lesles exceptions, le contexte et surtout, on oublie qu’une statistique décrit un groupe et non la personne qui se tient devant nous.

À la fin, des cheveux roses deviennent un bulletin de vote.

« Gauchiste » est d’ailleurs un mot particulièrement pratique dans ce genre de phrase

Parce que dans ce contexte, « gauchiste » ne désigne même plus vraiment une position politique précise. Il devient un emballage.

On y met le féminisme, les personnes LGBT, les cheveux colorés, les militants écologistes, les personnes trans, les « wokes », les végétariens, les étudiants, les gens qui écrivent en inclusif et probablement ceux qui commandent un lait d’avoine dans leur café.

L’intérêt du mot n’est alors plus de décrire ce que quelqu’un pense. Il sert à transformer une personne en caricature politique sans avoir besoin de connaître la moindre de ses idées.

La caissière (Mélanie) n’avait exprimé aucune opinion politique.

Pas un mot.

Pas de pancarte.

Pas de badge de parti.

Elle était à sa caisse.

Et pourtant... quelqu’un savait.

Il faut quand même avoir une sacrée confiance en ses capacités de voyance.

Attention cependant à ne pas répondre au cliché par le cliché inverse

Ce serait extrêmement tentant.

On pourrait regarder celui qui a prononcé cette phrase et décider immédiatement qu’il vote pour tel parti, regarde telle chaîne de télévision, possède telles opinions sur l’immigration et partage probablement des photos de coucher de soleil avec des citations sur « la France qu’on aime ».

Après tout, s’il peut deviner le vote d’une femme à ses cheveux, pourquoi ne pourrions-nous pas deviner le sien à ses propos ?

Parce que nous tomberions exactement dans le même piège. (Serait-il facho ?)

Je peux juger la phrase, je peux expliquer pourquoi le raisonnement est absurde, je peux aussi démonter le préjugé et le mépris qu’elle contient mais je n’ai pas besoin pour cela d’inventer le reste de la vie de celui qui l’a prononcée.

Et c’est probablement une règle assez utile en général : critiquer ce que les gens disent et font est beaucoup plus solide que leur attribuer tout ce que nous imaginons qu’ils doivent également penser.

Alors, les personnes atypiques sont-elles de gauche ?

Il faut d’abord décider de ce que nous appelons « atypiques ».

Si nous parlons de personnes dont l’apparence s’écarte des codes dominants, aucune couleur de cheveux ne produit une idéologie politique.

Si nous parlons des personnes LGBT, les données françaises montrent bien une présence plus importante dans certains électorats de gauche, mais également une présence incontestable au centre, à droite et au Rassemblement national. L’étude française sur le rapport entre homosexualité et vote montre d’ailleurs que l’orientation sexuelle ne détermine pas mécaniquement le comportement politique. Ifop Group

Si nous parlons des personnes neurodivergentes, nous ne disposons tout simplement pas, à ma connaissance, de données françaises suffisamment solides permettant d’affirmer qu’elles votent globalement plus à gauche.

Et si nous parlons des gens qui ne rentrent pas dans les cases, alors la question devient presque impossible, puisque "ne pas rentrer dans les cases" n’est ni un diagnostic, ni une catégorie sociologique parfaitement définie, ni une orientation politique.

Ce que nous pouvons en revanche observer, c’est la fabrication d’un personnage de l’atypique. Celui qui mélange apparence, orientation sexuelle, identité de genre, neurodivergence et position politique jusqu’à ne plus savoir où commence l’un et où finit l’autre.

Ce personnage existe probablement davantage dans les commentaires Facebook que dans les statistiques.

Ce qui me dérangeait finalement le plus n’était même pas le mot "gauchiste"

On peut être de gauche, de droite, centriste, écologiste, communiste, libéral, conservateur, abstentionniste ou passer sa vie à changer d’avis.

Ce n’était pas cela qui me dérangeait dans cette scène, c’était le fait qu’une jeune femme devienne en quelques secondes une catégorie avant de rester une personne.

Ses cheveux n’étaient plus une couleur mais un signe politique, ses piercings n’étaient plus des bijoux mais une preuve d’appartenance et son orientation sexuelle, dont personne ne savait rien, était décidée à sa place.

Puis l’ensemble pouvait être tourné en ridicule.

Voilà exactement pourquoi les stéréotypes sont plus pernicieux qu’une simple erreur statistique. Ils nous donnent l’impression que nous savons quelque chose sur quelqu’un alors que nous n’avons parfois absolument aucune information.

Nous ne regardons alors plus l’individu, nous reconnaissons le personnage que nous avions déjà dans la tête. Et le personnage aux cheveux roses est particulièrement chargé ces dernières années.

Il est LGBT, forcément. Il est de gauche, évidemment. Il est peut-être autiste ou TDAH puisqu’on parle beaucoup de neurodivergence. Il est « woke », cela va sans dire. On lui attribue ensuite toutes les opinions qui vont avec jusqu’à disposer d’une personne entièrement reconstruite sans jamais avoir eu besoin de lui demander quoi que ce soit.

Tout cela à partir d’une teinture. Je continue donc à trouver la méthode assez douteuse 🧐

Mais si un jour je souhaite réellement connaître l’orientation sexuelle, les opinions politiques ou le fonctionnement neurologique d’une caissière aux cheveux roses, je vais utiliser une technique beaucoup plus révolutionnaire que l’analyse du piercing.

Je commencerai par ne rien supposer, et si l’information me concerne vraiment, je lui parlerai.

-----------------------------

Au final, je suis passée à sa caisse.

Je lui ai raconté rapidement la scène, en lui expliquant la remarque que j’avais entendue quelques minutes plus tôt. Elle a souri, pas vraiment surprise, visiblement habituée à ce genre de commentaire.

Cette jeune caissière a obtenu un BTS Management et elle est mariée à Mathieu depuis 2 ans. Ils ont un petit garçon.

Voilà. En quelques phrases, l’un des premiers préjugés fabriqués à partir de ses cheveux roses et de ses piercings vient de tomber 😉

Ce qui ne veut évidemment pas dire qu’être mariée à un homme permet de déduire quoi que ce soit de définitif sur toute l’identité ou le parcours d’une personne. Ce n’est d’ailleurs pas le sujet. Le sujet est beaucoup plus simple : la personne qui l’avait cataloguée quelques minutes plus tôt n’en savait strictement rien.

Je lui ai expliqué que cette scène m’avait donné envie d’écrire cet article et je lui ai demandé si elle accepterait que je la photographie pour l’illustrer. Elle a accepté.

Alors la jeune caissière anonyme aux cheveux roses de mon histoire a désormais un prénom.

Merci Mélanie.

Les personnes atypiques sont-elles de gauche ?
Mélanie

Et merci surtout d’avoir accepté que cette photo rappelle quelque hose d’assez simple : derrière une couleur de cheveux, des piercings, un style ou tout autre détail sur lequel certains projettent immédiatement leurs préjugés, il y a d’abord une personne.

Le reste, si on veut vraiment le savoir, demande généralement un peu plus d’effort que de la regarder de travers entre deux rayons.